Un skateur qui enchaîne les kickflips sur une carte de Call of Duty, des blocs de Minecraft posés au milieu d’un champ de bataille de 2009 : depuis fin septembre, des fusions de jeux vidéo générées avec l’aide de l’IA envahissent X et YouTube. Le principe consiste à faire écrire par des agents de codage, comme Claude d’Anthropic, de quoi faire tourner les données de plusieurs jeux dans un même moteur.
Derrière ces vidéos spectaculaires se cache une technique plus ancienne qu’il n’y paraît, la décompilation, désormais accélérée par le langage Rust, le moteur Bevy et des modèles de langage. Elle a déjà attiré l’attention des juristes d’Activision et de Bethesda. Que peut-on réellement faire avec ces mashups, et que cachent leurs clips viraux ?
Skate 3 dans Modern Warfare 2, le clip qui a lancé la vague
Le point de départ le plus partagé est un clip publié le 27 septembre par un moddeur connu sous le pseudonyme chasm. On y voit la glisse de Skate 3 transplantée dans Modern Warfare 2, au milieu d’un monde construit avec des blocs de Minecraft. Selon le site HeldGames, son auteur publie depuis avril 2026 des outils consacrés à Skate 3 et à la recompilation de jeux Xbox 360.
Le format a été copié en quelques jours. Kotaku recensait le 2 octobre une demi-douzaine de fusions publiées entre le 28 et le 30 septembre, de Minecraft dans Elden Ring à Escape from Tarkov dans Skyrim, en passant par d’anciens jeux Nintendo DS décompilés puis mélangés. La plupart n’étaient pas téléchargeables, et leur caractère jouable restait souvent impossible à vérifier.
Comment fonctionnent ces fusions de jeux
Ces projets ne reposent pas tous sur la même méthode, mais la plupart combinent trois ou quatre briques techniques récurrentes :
- un moteur réécrit de zéro, capable de charger les fichiers d’origine d’un jeu sans le modifier ;
- la décompilation du code machine, qui le traduit en un code source lisible et modifiable ;
- des agents de codage comme Claude Code ou Codex, chargés d’écrire et de corriger le code en grande quantité ;
- la fusion des mécaniques, qui greffe la physique ou les objets d’un jeu dans l’univers d’un autre.
Le magazine Sovereign cite aussi Ghidra, l’outil de rétro-ingénierie gratuit publié par la NSA, parmi les logiciels mobilisés, aux côtés de Gemini CLI, Cursor ou GitHub Copilot. Des projets de modding universel, pilotés par Claude Code, promettent même de brancher ces fusions sur n’importe quel jeu. Le socle le plus abouti de la vague repose toutefois sur un langage bien précis.
Rust et Bevy, le socle technique du phénomène
Le mashup de chasm tourne sur IW4L, un moteur publié mi-septembre par le développeur vladtrc. HeldGames le décrit comme un environnement d’exécution de Call of Duty écrit en Rust, construit sur le moteur Bevy et la bibliothèque graphique wgpu. Il charge les données de Modern Warfare 2 dans son propre moteur plutôt que de modifier le jeu, et sa documentation affirme que le projet a été écrit en totalité par un modèle de langage.
La glisse vient d’un autre projet en Rust et Bevy, skate-3-rust-engine, et le monde cubique de MinecraftOSS. Le résultat est téléchargeable sur GitHub : environ 5 700 téléchargements en quatre jours, pour une version 0.3.2 publiée le 1er octobre et réservée à Windows 64 bits. D’autres équipes poussent la logique plus loin en s’attaquant directement au code des jeux.
Décompiler Modern Warfare 2 avec 17 agents d’IA
Le 30 septembre, le développeur Maurice Heumann a annoncé sur X qu’il décompilait la version PC du Modern Warfare 2 original à l’aide de l’IA générative, avec 17 agents travaillant en parallèle sur le code. Il affirmait alors avoir obtenu une version presque terminée.
Le jeu est désormais entièrement jouable et presque tous les bugs visibles ont disparu.
Maurice Heumann, message publié sur X le 30 septembre 2026, rapporté par Kotaku le 3 octobre 2026
L’expérience a aussi montré ses travers. Le même développeur s’est plaint, dans d’autres messages, que ses agents d’IA avaient supprimé ses fichiers, sans conséquence grave puisqu’il travaillait dans une machine virtuelle selon le site iXBT. L’éditeur du jeu, lui, n’a pas tardé à réagir.
Activision et Bethesda sortent les avocats
En moins d’une semaine, deux des projets les plus visibles ont été stoppés par les ayants droit, tandis que d’autres restent accessibles :
| Projet | Jeux concernés | Outils annoncés | Statut |
|---|---|---|---|
| 2010 Rust Rewrite Mashup | Modern Warfare 2, Skate 3, Minecraft | IW4L, Rust, Bevy | Téléchargeable sur GitHub |
| Décompilation de Maurice Heumann | Modern Warfare 2 | 17 agents d’IA | Vidéo retirée sur signalement d’Activision |
| Fallout: New York | Fallout | Claude Opus 5.5 | Abandonné après une mise en demeure |
| SkyCraft | Skyrim, Minecraft | Claude | Version précoce jugée instable |
Le cas Fallout: New York est le plus médiatisé. Selon Kotaku, ce jeu de tir jouable dans le navigateur avait cumulé plus de 3,5 millions de vues depuis le 28 septembre avant que son auteur, ChrisFirst, n’annonce le 1er octobre son abandon après une mise en demeure de Bethesda pour atteinte à sa propriété intellectuelle. Les fans de la licence se rabattent sur un projet de fans bien plus ancien et autorisé, mais l’épisode illustre une limite que les clips ne montrent jamais.
Des limites bien réelles derrière les vidéos virales
La première limite tient à l’héritage humain. Ces fusions s’appuient sur des années de rétro-ingénierie menées par des communautés, à l’image de Ship of Harkinian, antérieur à la vague selon OpenCritic, ou du portage de Mario Kart Wii recompilé pour PC cet été. L’IA accélère l’écriture du code, elle ne remplace pas la compréhension accumulée de ces jeux.
La deuxième tient à la stabilité. Testé par Kotaku, SkyCraft fait traverser le décor, attribue de mauvais objets et bloque le joueur derrière des murs invisibles. Le mashup de chasm comptait de son côté 26 problèmes ouverts sur GitHub au moment de l’analyse de HeldGames, dont des chutes de fluidité et une planche invisible sur certaines cartes.
Reste la question juridique. Si le moteur IW4L est publié sous licence Apache 2.0 et n’embarque aucun fichier de jeu, il exige une copie PC légale de Modern Warfare 2 et, pour la glisse, le fichier exécutable extrait d’un exemplaire Xbox 360 de Skate 3. HeldGames qualifie cette situation de zone grise plutôt que de terrain juridiquement tranché.
Ce que cette vague change pour le modding
Le coût d’entrée s’est effondré. Un auteur sur Medium décrit une tentative de fusion de Modern Warfare 2 et de Skate 3 menée avec un budget d’environ 60 dollars, dont un abonnement Claude à 20 dollars, là où ce type de projet mobilisait autrefois des équipes bénévoles pendant des années. Les éditeurs, qui toléraient souvent les mods tant qu’ils restaient confidentiels, voient désormais circuler des copies fonctionnelles de leurs moteurs.
La réaction d’Activision, qui édite aussi le dernier Call of Duty en préparation, laisse deviner la suite. Entre la préservation de jeux anciens et la simple démonstration virale, la frontière qui séparera un projet toléré d’un projet retiré se dessinera probablement au fil des prochaines mises en demeure.

