À l’automne 2024, alors que l’engouement pour les NFT était déjà retombé, Ubisoft lançait discrètement Champions Tactics : Grimoria Chronicles, un jeu de tactique bâti autour de la blockchain. Moins de deux ans plus tard, l’éditeur français a officialisé l’arrêt définitif de ses serveurs. Un pari Web3 qui s’éteint avant d’avoir trouvé son public, sans réelle surprise pour beaucoup de joueurs.
Le jeu proposait d’aligner des équipes de champions, des figurines numériques frappées sous forme de NFT, dans des combats au tour par tour. Derrière l’habillage dark fantasy, il s’agissait surtout d’une vitrine pour les ambitions blockchain de l’un des plus gros éditeurs du monde. Que reste-t-il aux joueurs qui ont investi quand un tel jeu ferme définitivement ses portes ?
Une fermeture programmée pour le 30 octobre
Ubisoft a confirmé sur son serveur Discord que Champions Tactics cesserait définitivement d’exister le 30 octobre 2026. Jusqu’à cette date, les serveurs restent accessibles pour permettre aux derniers joueurs de profiter du titre avant l’extinction. Un préavis de quelques mois avant la coupure totale, le temps pour chacun de gérer ses avoirs.
Cette annonce ne sort pas de nulle part. Au printemps 2026, l’entreprise avait déjà entamé le retrait des fonctionnalités liées à la blockchain, en expliquant que l’infrastructure supportant les éléments Web3 allait évoluer. La disparition du système d’échange de personnages avait alors sonné comme un premier signal d’alarme.
Du jeu blockchain au simple jeu vidéo
Avant de fermer, Champions Tactics a été vidé de ce qui faisait sa singularité. Les couches Web3 ont été démontées les unes après les autres, jusqu’à ne laisser qu’un jeu de tactique classique. Voici les principales transformations qu’a connues ce titre au cours de ses derniers mois d’exploitation :
- le système permettant de créer et d’échanger des personnages NFT a été supprimé ;
- les champions liés à la blockchain ont perdu leur statut particulier pour devenir de simples éléments jouables ;
- le marché officiel, qui affichait autrefois des figurines à prix élevés, a cessé d’être au cœur de l’expérience ;
- la fermeture des serveurs, fixée à la fin octobre, met un terme définitif à l’ensemble.
Ce démontage progressif a transformé un produit pensé pour la spéculation en un jeu ordinaire, avant même son arrêt. Le vernis Web3 a fondu bien avant le rideau final, laissant apparaître un jeu de tactique somme toute banal.
Un pari NFT qui n’a jamais convaincu les joueurs
Le rejet des joueurs face aux NFT n’a jamais faibli, et Champions Tactics n’y a pas échappé. Au lancement, certains personnages étaient proposés à des prix très élevés sur la place de marché officielle, pour un total de 75 000 champions à collectionner. Ubisoft n’a jamais communiqué le moindre chiffre de transactions, ni le succès commercial réel de cette économie.

L’éditeur a pourtant longtemps défendu sa vision, persuadé que l’hostilité venait d’une incompréhension. Dès 2022, l’un de ses cadres estimait que les joueurs passaient à côté de l’intérêt d’un marché numérique de revente. Une posture restée célèbre pour son mépris apparent du public.
Je pense que les joueurs ne comprennent pas ce qu’un marché secondaire numérique peut leur apporter.
Nicolas Pouard, vice-président du Strategic Innovations Lab d’Ubisoft, entretien à Finder, janvier 2022
Quatre ans plus tard, la fermeture de Champions Tactics donne raison aux sceptiques. Le modèle n’a jamais trouvé la large communauté qu’Ubisoft imaginait, et un autre titre de l’éditeur vivement critiqué rappelle que la défiance ne date pas d’hier. Le fossé entre l’éditeur et sa base ne s’est jamais vraiment refermé.
Ubisoft et les NFT, une obstination coûteuse
Champions Tactics n’était que le dernier avatar d’une stratégie engagée de longue date. Dès décembre 2021, Ubisoft devenait l’un des premiers gros éditeurs à intégrer des NFT dans un jeu, avec la plateforme Quartz greffée à Ghost Recon Breakpoint. La vidéo d’annonce avait croulé sous les dislikes, et presque personne n’avait acheté ces objets.
Le rejet avait été tel qu’Ubisoft s’était retrouvé, cette année-là, en tête des marques de jeu vidéo les plus détestées, selon un classement fondé sur les réactions en ligne. L’éditeur n’était pourtant pas seul dans cette voie : Electronic Arts et Square Enix avaient eux aussi flirté avec la blockchain. Un emballement de tout un secteur largement ignoré par les principaux intéressés, les joueurs.
Comprendre cet entêtement suppose de regarder la façon dont Ubisoft conçoit ses jeux et pilote ses paris technologiques. Une culture d’entreprise tournée vers l’innovation, parfois au détriment des attentes réelles de sa communauté.
Might & Magic Fates, l’autre pari blockchain encore debout
La fermeture de Champions Tactics ne signe pas la fin des expérimentations Web3 chez Ubisoft. L’éditeur, qui vient par ailleurs d’offrir des versions PC à ses joueurs, continue d’explorer le secteur avec Might & Magic Fates, un autre jeu intégrant des fonctionnalités blockchain, lancé début 2026 sur PC et mobiles. Un nouveau ballon d’essai malgré les échecs répétés.
Cette persévérance interroge, alors même que la mode des NFT a nettement reflué dans l’ensemble de l’industrie. Les joueurs restent, dans leur grande majorité, indifférents voire franchement hostiles au concept. Rien n’indique que Might & Magic Fates connaîtra un sort différent de son prédécesseur.
Ce que la fermeture laisse aux joueurs
Au-delà du cas Ubisoft, cet arrêt rouvre la question de la propriété réelle dans le jeu vidéo. Les NFT étaient vendus comme une garantie de possession durable ; ils s’effacent pourtant avec les serveurs, comme n’importe quel objet numérique. Une promesse de propriété qui s’évapore à la première décision de l’éditeur.
Le débat n’est pas neuf : la fermeture de serveurs de jeux déjà vendus a récemment mobilisé des associations de consommateurs et une partie de la communauté autour de la préservation. La fin de Champions Tactics ajoute une pierre à cet édifice, en montrant que même un objet estampillé blockchain ne survit pas à l’arrêt d’un service. La conservation du jeu vidéo reste un chantier brûlant, que chaque fermeture rend un peu plus pressant.

