Depuis des années, les jeux de tir compétitifs sur PC vivent avec un passager clandestin : le logiciel de triche vendu par abonnement, qui promet une visée automatique ou la position des adversaires à travers les murs. Activision combattait jusqu’ici ce marché sur deux terrains, le code avec son dispositif RICOCHET et le tribunal avec des poursuites contre les fabricants. L’éditeur vient d’ouvrir un troisième front, bien plus visible, en sortant une caméra.
Une mise en demeure est un acte par lequel un ayant droit somme quelqu’un de cesser une activité qu’il juge illicite, sous peine de poursuites. Vendredi 28 août 2026, Activision en a fait signifier une à un vendeur de triches Call of Duty connu sous le pseudonyme Elocarry, a filmé la scène et l’a publiée sur le compte officiel du jeu, avec à la clé un bilan de 80 mises en demeure et 375 opérations de revente perturbées. Que cherche vraiment un éditeur qui transforme une formalité de procédure en contenu vidéo ?
Une signification filmée devant la porte d’un vendeur
La vidéo publiée sur le compte X officiel de Call of Duty, repérée par Kotaku, dure quelques dizaines de secondes. On y suit un représentant légal mandaté par l’éditeur qui remonte une allée pavillonnaire dans l’Ohio, frappe, et remet en main propre un jeu de documents à l’homme qui lui ouvre. Aucune mise en scène, aucun commentaire, aucune musique : la séquence ressemble à une livraison de colis.
L’échange est bref et parfaitement courtois. Le représentant explique qu’il s’agit d’une mise en demeure, Elocarry demande « c’est quoi ? », et son interlocuteur l’invite à appeler le cabinet d’avocats mentionné sur les papiers. Le contraste entre la banalité de la scène et son exposition mondiale est exactement l’effet recherché.
Le déplacement a eu lieu pendant le premier week-end de bêta fermée de Call of Duty : Modern Warfare 4, une fenêtre où l’audience grimpe et où les vendeurs testent leurs outils sur un moteur encore mal protégé. Activision précise dans le même fil que l’opération menée dans l’Ohio n’a rien d’un cas isolé, et la suite du message le chiffre.
Elocarry, un fournisseur qui débordait largement Call of Duty
Le pseudonyme visé n’est pas inconnu des joueurs PC. Elocarry développe et commercialise des exploits pour trois franchises parmi les plus exposées à la triche, Rust, Apex Legends et Call of Duty. Ce profil de vendeur multi-jeux est devenu la norme sur ce marché, où un même noyau technique se décline d’un titre à l’autre moyennant quelques adaptations.
La signification a produit un effet immédiat. Plus loin dans le fil, Activision publie une capture du serveur Discord d’Elocarry, où celui-ci annonce avoir suspendu temporairement la vente de ses triches Call of Duty, le temps d’examiner « une question en interne ». Une suspension annoncée par le vendeur lui-même vaut, du point de vue de l’éditeur, bien plus qu’un communiqué de presse.
Quatre-vingts lettres et trois cent soixante-quinze réseaux visés
Au-delà du cas Elocarry, l’éditeur profite de la séquence pour publier le bilan de sa campagne contre les revendeurs. Trois indicateurs résument l’ampleur du dispositif déployé autour de RICOCHET.
- 80 mises en demeure signifiées à des fabricants et à des revendeurs de logiciels de triche ;
- 375 opérations de revente perturbées, du site vitrine au canal Discord privé ;
- 30 vendeurs définitivement fermés.
Ces chiffres disent quelque chose que l’on perçoit mal depuis son écran : la lutte anti-triche ne se joue plus seulement dans le code du jeu. Couper l’accès commercial revient à assécher la nappe plutôt qu’à écoper la cave, puisqu’un tricheur banni rachète en général un abonnement dans l’heure qui suit.
Cette pression judiciaire se traduit-elle par une amélioration mesurable une fois la partie lancée ? Activision a tenté de le quantifier pendant la bêta.
Ce que la bêta fermée de Modern Warfare 4 a mesuré
Chaque week-end de test sert de banc d’essai grandeur nature au dispositif anti-triche. Les vendeurs s’y précipitent parce que les protections y sont encore jeunes, et les équipes observent la vitesse à laquelle les contournements apparaissent. Activision dit avoir constaté une amélioration sur trois indicateurs pendant ce premier week-end fermé.
Les taux d’infection étaient plus faibles, les bannissements matériels plus difficiles à contourner, et notre délai d’intervention s’est amélioré.
Activision, au sujet du week-end de bêta fermée de Call of Duty : Modern Warfare 4, message publié le 28 août 2026 sur le compte officiel du jeu
Ces mesures ne sont accompagnées d’aucune valeur absolue, ce qui en limite la portée. Le bannissement matériel reste la sanction la plus lourde du dispositif, puisqu’il vise la machine plutôt que le compte et contraint le tricheur à renouveler des composants pour revenir. La seconde phase de test, ouverte à tous les joueurs, prolonge l’observation sur un échantillon bien plus large que le premier week-end de bêta, dont on avait surtout retenu l’équilibrage des armes.
La dissuasion publique, nouvel outil des éditeurs
Poursuivre un fabricant de triches devant un tribunal américain prend des années et mobilise des sommes que seuls les plus gros éditeurs peuvent engager. Activision l’a fait à plusieurs reprises, avec des demandes de dommages et intérêts chiffrées en millions de dollars. Filmer une signification coûte le prix d’un déplacement, et le message atteint directement l’audience du compte officiel du jeu.
La méthode n’est pas sans risque. Exposer le pseudonyme et la localisation approximative d’un particulier l’expose aussi au harcèlement, et la frontière entre communication de dissuasion et mise au pilori tient à peu de chose. Le montage retenu évite soigneusement le registre punitif, sans commentaire ni ralenti, ce qui ressemble autant à une précaution juridique qu’à un choix de ton.
D’autres studios ont pris des chemins voisins, nettement plus discrets. Blizzard a fait le ménage chez lui dans une affaire de triche interne à World of Warcraft, réglée par un licenciement en juillet 2026. Le point commun de ces dossiers tient en une phrase : le correctif technique seul ne suffit plus à tenir propre un jeu compétitif.
Ce que la traque des revendeurs déplace pour les joueurs PC
Le PC concentre l’essentiel du problème parce qu’il laisse à son utilisateur un contrôle total sur sa machine et sur les pilotes qui y tournent. C’est pourtant cette même ouverture qui en a fait la plateforme de référence du jeu de tir compétitif depuis les origines du genre sur PC. La liberté qui nourrit le modding nourrit aussi la triche, et aucun dispositif n’a jamais tranché cette tension.
Le second week-end de bêta de Modern Warfare 4, ouvert à tous, constitue le vrai test des 375 réseaux annoncés comme perturbés. Si l’offre de triches met plusieurs jours à se reconstituer au lieu de quelques heures, la stratégie aura produit un effet tangible sur les serveurs. Ce délai de reconstitution est la seule métrique qui compte pour qui lance une partie classée un soir de semaine, bien davantage que le nombre de lettres envoyées.
