Le programme Free to Keep de la boutique de Valve tient en une phrase : pendant quelques jours, un jeu payant tombe à zéro, et quiconque l’ajoute à son compte le garde définitivement. Pas d’abonnement, pas de contrepartie, pas même l’obligation de l’installer dans la foulée. Le titre concerné cette fois s’appelle The Life and Suffering of Sir Brante, un jeu de rôle narratif développé par Sever et Schisma Games, publié par 101XP le 4 mars 2021 et affiché 19,99 € le reste de l’année.
Ce n’est pas un remplissage de catalogue. Le jeu affiche 89 % d’avis positifs sur 7 985 évaluations côté acheteurs Steam et un 82 sur Metacritic, et il traîne depuis cinq ans une réputation de récit dense que peu de productions à ce prix peuvent revendiquer. Une gratuité pareille intrigue forcément : qu’est-ce qu’un jeu à ce point recommandé va chercher dans une fenêtre de sept jours à 0 € ?
Une fenêtre qui se referme le 23 juillet
L’offre est active depuis le 17 juillet et expire le 23 juillet à 19 heures, heure de Paris. Le compte à rebours affiché sur la fiche Steam suit l’heure du Pacifique, ce qui décale le vrai créneau français de neuf heures par rapport à ce que montre la page. Passé ce moment, le jeu remonte à son tarif habituel et la réduction de 100 % disparaît.
Le geste utile tient en un clic. Ajouter le jeu au compte suffit : l’installation peut attendre des mois sans rien changer aux droits acquis. Pour une bibliothèque déjà encombrée, la nuance compte, et elle explique pourquoi ces opérations captent autant de joueurs qui ne lanceront pas le titre avant longtemps.
Un jeu de rôle qui tient dans les pages d’un journal
Sir Brante ne ressemble à presque rien de ce que le mot RPG évoque d’ordinaire. Tout se déroule dans le journal intime du personnage, feuilleté chapitre après chapitre : aucun déplacement, aucun combat en temps réel, seulement des pages manuscrites, des illustrations gravées en noir et blanc, et des décisions à prendre.

Le décor est un empire fictif où la naissance décide de tout. Vous démarrez dans le bas peuple, sans titre ni droit, sous le regard de divinités qui existent vraiment dans cette fiction et qui sanctionnent l’écart. Devenir juge, entrer dans l’inquisition ou conspirer contre l’ordre établi : chaque voie ferme les autres pour de bon, sans possibilité de revenir en arrière une fois le chapitre tourné.
L’interface et les sous-titres existent en français, ce qui n’est pas anodin pour un jeu entièrement porté par son texte. Un titre de ce genre en anglais seul se serait adressé à une fraction du public ; ici, la traduction intégrale rend l’offre réellement exploitable pour un joueur francophone.
Ce que la première partie réserve
Vingt heures, c’est le temps que demande une première traversée complète du récit, et le jeu est bâti pour être repris. Voici ce qui structure une partie :
- un système de résurrection qui conserve l’expérience acquise après chaque mort, jusqu’à la mort véritable ;
- des compétences façonnées dès l’enfance, qui verrouillent ou débloquent des ramifications entières du récit ;
- 89 succès Steam, calibrés sur des trajectoires de vie très différentes ;
- des chapitres qui rythment l’existence du héros, de sa naissance à sa disparition.
Le dispositif évite l’écueil habituel des récits à embranchements, où l’échec renvoie à la sauvegarde précédente. Ici, mourir fait partie de la mécanique et se paie ailleurs, ce qui donne aux mauvais choix un poids que peu de jeux de rôle assument.
Un accueil qui ne s’est pas démenti
La note globale ne bouge pas depuis des années. D’après les données affichées sur la fiche Steam, le jeu est en très positives avec 89 % de 7 985 évaluations d’acheteurs, tandis que les avis des trente derniers jours restent à 79 % sur 82 retours. La presse spécialisée suit : 82 de moyenne sur Metacritic, 83 de moyenne critique sur OpenCritic.

Ces chiffres situent le titre à un autre niveau que le tout-venant des gratuités. Le Free to Keep a longtemps été moqué pour ses fonds de tiroir, et voir passer un jeu à 82 de moyenne presse reste rare, y compris comparé aux fenêtres de la concurrence.
Pourquoi une boutique donne des jeux
Offrir un jeu vendu 19,99 € paraît absurde vu du salon. Vu d’une plateforme, c’est un calcul d’acquisition : le budget part chez un développeur plutôt que chez un régisseur publicitaire, et il ramène des comptes actifs. C’est la gratuité hebdomadaire d’Epic qui a installé la mécanique, avec plus de 580 millions de jeux réclamés en une seule année.
Nous avons dépensé beaucoup d’argent en exclusivités. Quelques-unes ont extrêmement bien marché. Beaucoup n’étaient pas de bons investissements, mais le programme de jeux gratuits a été tout simplement magique.
Tim Sweeney, PDG d’Epic Games, lors d’un point presse consacré à la stratégie de l’Epic Games Store, août 2024
Le raisonnement vaut aussi pour les développeurs. Selon les propos rapportés par PC Gamer, les studios qui offrent un jeu constatent une hausse des ventes de leurs autres titres, au point de venir négocier une gratuité juste avant un lancement. La notoriété gagnée pendant la fenêtre, elle, ne s’arrête pas aux frontières de la boutique.
Le Free to Keep de Steam avance sans prévenir
Steam ne joue pas la même partition. Là où la précédente fenêtre Free to Keep est apparue sans annonce, le concurrent publie son calendrier une semaine à l’avance et transforme chaque jeudi en rendez-vous. Valve préfère ses festivals thématiques à remises pour rythmer son année, et laisse les gratuités tomber quand elles tombent.
L’asymétrie a un coût pour le joueur. Une offre non annoncée ne se planifie pas : elle se rate. Sur les 19 000 jeux sortis sur Steam l’an dernier, une bonne moitié n’a jamais dépassé les dix évaluations, et une fenêtre gratuite reste l’un des rares leviers capables de sortir un titre de cet anonymat. Encore faut-il que quelqu’un la voie passer.
Sept jours, pour un jeu qui en demande vingt heures et qui refuse de laisser revenir en arrière : le décalage entre la fenêtre et l’objet dit assez bien ce que ces opérations sont devenues. On ne récupère plus un jeu pour y jouer maintenant. On le range, et c’est la bibliothèque qui décide plus tard.
