Le mot friendslop désigne depuis deux ans une famille de jeux coopératifs bâtis sur un principe unique : une tâche absurde, une poignée d’amis, et une situation qui dégénère plus vite qu’elle ne se règle. Funnel Runners, sorti le 16 juillet sur Steam en accès anticipé, applique la recette à une catastrophe naturelle. Huit joueurs, une ville condamnée, une tornade de catégorie F5 qui approche, et un van hors d’usage à réparer avant qu’elle n’arrive.
Deux jours après son lancement, le jeu du studio américain Supernova Studios affiche 87 % d’évaluations positives sur plus de 335 retours, accumulés en une vingtaine d’heures. Sur une boutique où l’immense majorité des sorties indépendantes s’éteint sans que personne ne les remarque, un tel démarrage n’a rien d’automatique. Qu’est-ce qui, dans une course de vingt minutes contre une tornade, retient à ce point les joueurs ?
Réparer un van avant que la ville ne parte
La boucle est courte et lisible. Une partie dure une vingtaine de minutes : le groupe se pose dans une bourgade condamnée, fouille les maisons, les garages et les hangars pour ramener batterie, pneus, carburant et outils, puis remet le van en état de rouler. La tornade avance pendant ce temps, et l’interface affiche en permanence la distance qui reste avant l’impact.

Le vrai adversaire n’est pas un monstre mais la météo. Les tornades apparaissent de façon aléatoire, gagnent en puissance et finissent par traverser la carte de part en part ; les bâtiments s’effondrent morceau par morceau et emportent avec eux les ressources qu’ils abritaient. Une maison fouillée à moitié peut disparaître avant qu’on ait récupéré la pièce qui manquait.
Huit joueurs, ou personne
Le jeu se lance en solo, mais tout dans sa conception pousse au groupe. Se séparer pour couvrir plus de terrain double la surface fouillée et divise par deux les chances de voir venir la colonne ; partager les gadgets suppose de savoir qui est où. La panique naît de la coordination, pas du danger, et c’est exactement ce que le genre cherche à produire.
Chaque session redistribue les cartes : environnements, météo et objets sont tirés au hasard, et le van tombe en panne différemment d’une partie à l’autre. Le studio a bâti son moteur sur Unreal Engine 5 pour tenir la destruction intégrale du décor, ce qui explique une configuration recommandée nettement au-dessus de la moyenne du genre, autour d’une RTX 3070 Ti et de 32 Go de mémoire vive.
Le studio a vu large sur l’effectif. Huit joueurs dans une même partie, c’est le double de ce que proposent la plupart des survies coopératives récentes, et le chiffre change la nature de la fouille : à huit, la bourgade se couvre en quelques minutes, mais la moindre erreur de communication laisse deux personnes du mauvais côté de la colonne. Le van, lui, ne part qu’une fois.
Ce que disent les premiers retours
Les 335 évaluations publiées en vingt-quatre heures dessinent un accueil net et ses limites. Voici ce qui revient le plus souvent :
- des visuels jugés bien au-dessus de ce qu’on attend d’une production indépendante ;
- un système météo dynamique qui installe une tension réelle plutôt qu’une menace décorative ;
- des objectifs qui se répètent au bout de plusieurs parties, faute de variété dans les missions ;
- une demande insistante de cartes supplémentaires et d’un système de progression.
La lecture est cohérente avec un accès anticipé assumé : le socle tient, le contenu manque. 87 % de retours positifs sur un lancement laissent au studio une marge de manœuvre que peu de sorties obtiennent, à condition que la feuille de route suive.
Un démarrage qui n’a rien d’évident
Trois cent trente-cinq évaluations paraissent modestes. Rapportées à la réalité de la boutique, elles ne le sont pas du tout : sur les 19 000 jeux sortis sur Steam l’an dernier, près de la moitié n’a jamais atteint dix évaluations, et plus de 10 % n’en ont recueilli aucune. Passer la barre des trois cents en une journée place déjà Funnel Runners dans une minorité étroite.
La visibilité reste le nerf de la guerre, et elle s’est durcie. Valve a relevé le seuil d’entrée de sa page Populaires et à venir, longtemps accessible autour de 6 000 à 7 000 souhaits : d’après PC Gamer, le plus petit compteur affiché sur la page est monté à 80 000. Les jeux de petite taille en ont été mécaniquement chassés.
La découverte, angle mort des petits studios
Le sujet agite les développeurs indépendants depuis la dernière refonte de la boutique. L’algorithme récompense la dynamique : un jeu qui arrive sans liste de souhaits ni communauté constituée coule avant que quiconque ait su qu’il existait.
La visibilité des jeux indépendants était déjà difficile, malheureusement elle est maintenant bien plus difficile.
Ryan T. Brown, responsable du label d’édition de Lost In Cult, sur X, en réaction à la refonte de la boutique Steam, juin 2026
Funnel Runners avait de quoi amortir le choc. Le studio a fait circuler son trailer cinématique dès mars, et le jeu dépassait 80 000 souhaits avant sa sortie, soit précisément le ticket d’entrée dont parlent les développeurs. Le démarrage réussi n’est pas le fruit du hasard : il a été construit quatre mois à l’avance.
Le prix a fait le reste. À 10,75 €, ramenés à 9,67 € jusqu’au 23 juillet grâce à une remise de lancement de 10 %, le titre se situe dans la zone où le carton surprise de l’année a fait ses premiers millions. Une somme qui se partage entre amis sans arbitrage.
Ce que la vague coopérative révèle
Funnel Runners n’arrive pas seul. Le coop à quatre en jungle maudite et les survies à bâtir en groupe se multiplient depuis deux ans, au point que la question n’est plus de savoir si le genre tient, mais ce qu’il remplace. La chaise vide du salon a été comblée par un vocal et sept silhouettes qui courent dans la même rue.
Reste la mécanique de l’accès anticipé, que la sortie de version 1.0 la plus commentée du mois vient de refermer après deux ans. Un lancement à 87 % n’engage à rien : il ouvre une fenêtre de patience, dont la durée dépend entièrement de ce qui tombera dans les prochains mois. Les cartes supplémentaires réclamées par les premiers joueurs diront si la tornade avait un plan derrière elle.

